Le 20 juillet 1973, officiellement, Bruce Lee se coucha tôt. Il n'y a rien d'extraordinaire à cela, et le mal de tête dont il s'était plaint quelques heures auparavant n'était pas exeptionnel non plus. Deux heures plus tard, pourtant on le découvrait couvert de sueur, contracté, respirant à peine, le pouls devenu imperceptible. Son mèdecin personnel, le docteur Phohwye, appelé d'urgence, jugea d'ailleurs son état assez grave pour le faire conduire d'office à l'hôpital "Queen Elisabeth". Pourquoi le "Queen Elisabeth" et pas l'hôpital Baptiste plus proche?, lui demandera t'on plus tard. "parce que, répondra t'il, dans l'état où était Bruce, cela n'avait plus d'importance..."
La chose est fort possible. Lee arriva à l'hôpital à dix heures trente et, pendant une longue heure, les médecins essayèrent en vain, massages cardiaques et oxygène à l'appui, de le ramener à la conscience. A onze heures trente, Raymond Chow, qui avait attendu Linda, se rendit à l'entrée de l'hôpital et dit simplement aux journalistes déjà prévenus: "Bruce Lee est mort."
Dans un premier temps, cela parut impossible. "L'homme physiquement le plus fort et le mieux équilibré du monde"ne pouvait pas mourir comme ça à trente deux ans. C'était une fausse nouvelle, un gag, un truc publicitaire...Mais le lendemain, les manchettes noires des journeaux le proclamèrent en lettres énormes: Bruce Lee était mort. Tout Hong Kong ne parlait plus que de ça: l'Energie, qui emplissait le corps du Petit Dragon et qui avait toujours paru inépuisable, venait de le quitter brusquement. Pourquoi? A ceux qui ne comprenaient pas, il fallait une raison. On en trouva vite une. Et même plusieurs. Les nouvelles qui furent livrées à la foule au matin du 21 étaient de deux ordres. Premièrement, les chirurgiens de l'hôpital avaient constaté un oedème du cerveau, sans cependant avoir été capable d'en déterminer la cause. Et deuxièmement, Raymond Chow avait déclaré officiellement que Bruce s'était évanoui au cours d'une promenade dans son jardin, avec sa femme. C'était peu, mais c'était cohérent et cela ressemblait tellement à une répétition de l'attaque déjà subi par Bruce le 10 mai précédent...
Pourtant le 24 au soir, le "star" de Hong Kong publia une nouvelle qui allait tout remettre en question: Bruce Lee n'était pas tombé malade chez lui mais dans le studio d'une jeune actrice qu'il avait l'intention d'employer dans son prochain film, Betty Ting Pei...
Le "Star titrait:"Un scandale Bruce Lee", et citait, comme preuve irréfutable de ses accusations, le rapport des ambulanciers de service le soir du 20 juillet. Raymond Chow, pris en flagrant délit de mensonge, se fit brusquement silencieux comme une carpe. Son tort fut de laisser la jeune actrice ainsi mise sur la sellette, seule face à la meute des journalistes déchaînés. Affolée, Betty inventa une histoire selon laquelle elle n'était pas chez elle au soir du 20 juillet, et n'avait d'ailleurs pas vu Bruce depuis des mois. Amis et parents de Bruce Lee reprirent et confirmèrent cette version. Mais le "Star" avait mis le doigt sur un filon, et n'entendait pas l'abandonner. Il cita, cette fois ci, le témoignage tout aussi irréfutable d'un voisin de Betty Ting Pei: Bruce lui rendait visite tous les jours depuis des mois...
Cela marqua le début d'une ruée ignoble et invraisemblable sur le souvenir de Lee, l'affaire pris des proportions telles que la justice fut obligée d'intervenir brutalement.
L'enquête publique s'ouvrit donc le 3 septembre sous la direction du juge Egbert Tung. La salle du tribunal était bondée à un point tel que la police dut installer des barrières pour éviter les bousculades; tous les journalistes de Hong Kong étaient au premier rang. Au total, le travail des juges et de ses aides dura vingt et un jours, et permit d'éclaircir, à peu de choses prés, la plupart des faits mystèrieux de la journée du 20 juillet. Cette journée semble, selon les témoignages de Linda Lee, Raymond Chow et Betty Ting Pei, s'être déroulée ainsi: Linda sort à midi en laissant Bruce seul chez lui. Elle sait qu'il doit s'occuper de son prochain film et, en conséquence, qu'il rentra tard. A quatorze heures, aprés avoir appelé, Chow se rend chez Lee et les deux hommes discutent un moment avant d'aller chez Betty Ting Pei pour lui proposer un rôle. Arrivés à seize heures, ils reprennent leur discussion, plusieurs heures durant, jusqu'à ce que Lee se plaigne d'un violent mal de tête. Betty lui donne alors un médicament, l'Equagésic, et il va s'allonger. A dix neuf heures trente, Raymond Chow part rejoindre l'acteur Georges Lazenby avec qui il doit dîner en compagnie de Bruce. Mais celui-ci dort toujours, et c'est dans le courant de la soirée seulement que Betty essaye de le réveiller. En vain. Affolée, elle téléphone alors à Chow, qui revient, mais ne réussit pas plus qu'elle dans ses tentatives pour ranimer Bruce Lee; c'est alors qu'il décide de téléphoner à son mèdecin..